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Nous sommes naturellement portés à croire que les animaux ne sont que. Ils ne seraient qu’un poisson, qu’un pigeon, qu’un mouton. Que serait à comprendre au sens de : ils sont intrinsèquement différents, et si différents qu’ils nous sont indéniablement inférieurs, et si inférieurs que nous pouvons légitimement penser et faire d’eux des choses sans nous préoccuper de ce que cela leur fait et, en retour, de ce que cela finit par nous faire et par faire à la Terre que, tous et toutes, nous habitons.
Ce discours et cette pratique, constitutifs d’un ensemble de représentations et de pratiques intériorisées au gré de nos expériences, sont le produit ancien, complexe et continûment actualisé d’un monde occidental qui fonda sa raison –la raison moderne–sur le socle du dualisme culture/nature, entraînant dans son sillage l’opposition généralisée humain/animal.
Nous serions, alors, la culture humaine parce qu’ils seraient la nature animale.
Kaoutar Harchi est une sociologue et écrivaine française de 37 ans. Dans cet essai1, elle « analyse les rapports de domination entre humains et montre comment l’opération de hiérarchisation des espèces finit toujours par avoir des conséquences dramatiques »2.
Pour Jeremy Bentham d’alerter que l’essentiel n’était pas pouvoir raisonner, pouvoir parler, mais pouvoir souffrir.
Les animaux souffrent, sentent, bref ; ils sont des individus.
Il faut donc, pour justifier leur exploitation, leur retirer leur subjectivité : il faut, pour les mettre à mort sans merci, commencer par… en faire des animaux. Or cette opération trouve un large consensus dans la société humaine, car ainsi, chacun, toujours, trouve plus bas que soi, plus exploitable, plus tuable.3
Par le langage, nous créons la dichotomie animaux/humains. Pourtant, biologiquement, les humains font bel et bien partie des animaux –nous sommes des mammifères.
En décrivant la manière dont l’animalisation réduit certaines personnes à leurs corps, traite les corps comme s’ils n’étaient personne, les considère telles des entités passives, disponibles, ouvertes à la main qui se referme sur eux, des entités passibles d’usages, d’usure et d’abus, je souhaiterais convaincre que ce que le corps animal et un certain type de corps humain subissent n’est pas à distinguer mais à considérer ensemble, selon un unique élan.
La bibliographie, longue de 19 pages, traduit le travail d’analyse transversale mené pour aboutir à cet essai. Ainsi, l’ouvrage rappelle de nombreux faits historiques et ne laisse place à aucun doute sur les relations étroites entre les différents rapports de domination.
Par exemple, on y lit la rationalisation du dépeçage dans les abattoirs de Chicago4, et comment Henry Ford s’inspire du « démontage » des bêtes pour rationaliser le montage de ses automobiles5 ; Hitler et lui s’admirent.6
Theodor Adorno est une voix parmi beaucoup d’autres voix qui parla avec hauteur et dit ça, cette chose très grave, d’importance, qu’il existerait entre l’abattoir et le camp de la mort une relation, une relation de possibilité, faut-il aussitôt préciser, l’abattoir aurait rendu possible le camp de la mort. S’entend : le premier fur l’autorisation du second. S’entend encore : la tuerie d’une partie des humains par d’autres humains serait liée à la tuerie des animaux par des humains. L’un sans l’autre n’aurait pas existé car l’antisémitisme génocidaire eut pour condition le travail d’abattage, nous dit encore Theodor Adorno.
En bref, Harchi révèle comment la domination de l’Homme face à l’animal est la matrice originelle de toutes les formes d’oppression.7
La domination de l’humain sur l’animal n’est en rien une domination close sur elle-même mais, bien au contraire, une domination ouverte, qui ouvre sur une autre : la domination des humains sur d’autres humains.
Ainsi l’animal et nous est une lecture profondément marquante et nécessaire. Nous vous invitons à lire l’essai (disponible en bibliothèques, librairies ou sur chez-mon-libraire.fr8), et souhaitons mettre au jour cette statistique aberrante : chaque jour, 4 milliards d’animaux sont tués pour leur viande, qui ne sera peut-être même pas consommée ;
Chaque année, soixante-dix milliards de poulets, cinquante milliards de poissons, trois milliards de canards, six cents millions de lapins, un milliard de cochons, sept cents millions de dindes, huit cents millions de dindes, huit cents millions d’oies, six cents millions de moutons, cinq cents millions de chèvres, trois cents millions de vaches, trente millions de buffles, cinq millions de chevaux, deux cent cinquante milliards de crustacés sont élevés et abattus. Cela représente quatre milliards d’animaux tués chaque jour. Ou encore deux cents animaux tués par habitant.
Le profit est le maître mot de l’industrie de la viande et de l’industrie laitière, qui n’existent que grâce à l’animalisation des animaux, et alors même que les humains n’ont besoin ni de viande ni de produit laitier pour vivre en parfaite santé –même en étant sportif·ves professionnel·les.9
Pour conclure, un rappel historique et politique, particulièrement pertinent dans les associations de protection animale comme la nôtre –même si elles ne défendent que les chats et les chiens et peuvent parfois être ouvertement spécistes ;
« Ce sont toujours les femmes qui libérèrent les femmes et les animaux. »
Sauf mention contraire, toutes les citations sont extraites de l’essai Ainsi, l’animal et nous, de Kaoutar Harchi ↩︎
Le Monde, « Ainsi l’animal et nous », de Kaoutar Harchi : l’homme est un loup pour l’homme ↩︎
Citation de l’article de RTS, Dans « Ainsi, l’animal et nous », Kaoutar Harchi raconte la domination par l’animalisation ↩︎
La création et l’existence même des abattoirs est un sujet très intéressant, nous y reviendrons dans un prochain article. ↩︎
Henry Ford a laissé de nombreuses traces de la corrélation directe entre le système des abattoirs qu’il a visité et comment cela l’a inspiré et mené à la création du fordisme. ↩︎
Citation de l’article RTS cité précédemment. ↩︎
France Inter, La terre au carré, L’invitée au Carré - Kaoutar Harchi, « L’animal et nous » ↩︎
