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Le documentaire « Quelles croquettes pour nos bêtes ? » de Marion Baillot, diffusé pour la première fois en 2017 sur France 5, est édifiant et toujours d’actualité 8 ans plus tard.

On vous débriefe en 14 points les révélations de cette enquête ;

  • Les plus gros industriels du marché sont les groupes Nestlé (qui possède les marques Purina One, Pro Plan, Friskies, Gourmet, Félix…) et Mars (qui possède les marques Royal Canin, Sheba, Whiskas, Kitekat…). Ils se partagent plusieurs milliards de chiffre d’affaires sur le secteur petfood chaque année.

  • Les paquets de croquettes sont soigneusement marketés : packaging au matériau brillant, photo de viande, photo de chat1 à l’air dynamique et sain, mots-clés à la connotation naturelle ou scientifique… Selon la consultante en marketing Véronique Gaboriau, les consommateurs souhaitent que leur attention soit détournée de la composition réelle des croquettes qu’ils achètent par ces artifices, afin de ne pas remettre en question leur habitude d’achat.

  • La « viande » des croquettes n’est jamais issue de morceaux nobles. En réalité, c’est le plus souvent de farines animales dont il s’agit ; c’est-à-dire de morceaux pauvres qui sont cuits, séchés puis broyés. Sabots, carcasses, plumes, peaux et même laine peuvent être ajoutés et ainsi augmenter la quantité de viande affichée.

  • Presque tous les industriels ajoutent des céréales à leurs croquettes. L’amidon de celles-ci sert de liant aux croquettes (ça « colle »), et a l’avantage d’être bien moins onéreux que la viande.
    L’ajout de céréales n’a aucun bénéfice nutritionnel ; il sert uniquement à pallier une problématique industrielle.

  • Cet apport en céréales pose deux problèmes majeurs. D’une part, cela augmente fortement le taux de glucides dans la nourriture. D’autre part, les mycotoxines développées dans les céréales sont très dangereuses pour la santé de nos animaux (le taux de mycotoxines est légalement limité en ce qui concerne la nourriture humaine. Pour la nourriture destinée aux animaux, cette limitation n’est plus qu’une simple recommandation).

  • La vétérinaire Sylvia Morand explique que de leur dentition à leur système digestif, la physiologie des chats est faite pour consommer de la viande et n’a rien à voir avec la physiologie d’omnivores.
    Les chats n’ont pas besoin de glucides dans leur alimentation puisqu’ils synthétisent leurs propres glucides grâce aux autres nutriments qu’ils absorbent par le phénomène de néoglucogenèse.
    En mangeant des croquettes tous les jours pendant des années, ils risquent de développer des maladies graves (diabète, obésité, dermatite…).
    De fait, entre 2007 et 2017, les visites vétérinaires ont augmenté de 70%. Bien que cela puisse correspondre à l’acquisition du monopole de la petfood sur le nourrissage de nos animaux et à la santé altérée d’une génération d’animaux devenue vieillissante pendant cette décennie, aucune étude ne démontre la corrélation entre croquettes et maladies chroniques au moment de l’enquête2.

  • Gilles Vouillon, fondateur du groupe Facebook « Alerte croquettes toxiques »3 qui a pour objectif de former les particuliers au décryptage des informations nutritionnelles sur les paquets de croquettes, explique le principe du « splitting » (séparation, scission en français).
    Pour ne pas avoir à afficher le maïs (ou le blé, le riz…) comme principal ingrédient et afin que ce soit la protéine animale qui apparaisse en premier (en comptant seulement 17% de la composition totale par exemple), le splitting permet d’obtenir de plus petits pourcentages en divisant le maïs en « protéine de maïs », « gluten de maïs », etc. C’est une technique malhonnête envers les consommateur·ices, mais légale.

  • Seuls les tableaux nutritionnels permettent de révéler la répartition réelle des protéines, glucides, fibres etc. Mais pour la nourriture animale, la législation européenne n’oblige pas les industriels à fournir ces informations de façon complète. Et effectivement, en pratique les glucides ne sont presque jamais affichés.

  • Les résultats d’analyses d’un laboratoire indépendant belge révèlent que sur les 8 paquets de croquettes représentatifs du marché fournis par les journalistes, tous contiennent entre 40 et 55% de glucides.

  • La FEDIAF (fédération des industriels de la petfood)4 emploie des lobbyistes qui luttent contre l’avancement législatif visant à rendre transparente la composition de leurs produits, entre autres contraintes (ou bien énoncé de façon positive ; qui luttent pour défendre les intérêts des industriels face aux fonctionnaires).

  • Des eurodéputé·es critiquent cette influence industrielle, comme Michèle Rivasi (Europe Écologie), interrogée dans l’enquête. Cependant, ça ne suffit pas. La FEDIAF est parvenue à faire joindre à la réglementation européenne Un guide de bonnes pratiques de l’étiquetage. Long de 63 pages, ce guide ne mentionne pas une seule fois le mot glucides.

  • Pour comprendre comment un guide d’étiquetage peut omettre de faire apparaître les glucides, la journaliste interroge un lobbyiste de la FEDIAF à ce sujet.
    « C’est vrai que les animaux n’ont pas besoin de beaucoup de glucides » admet-il. Il ajoute ; « Si vous analysez un produit, vous n’allez pas trouver beaucoup de glucides ». La journaliste réplique en fournissant les analyses indépendantes qui révèlent en moyenne 46% de glucides dans les croquettes qu’il défend ; « Vous trouvez que c’est pas beaucoup ? ».
    Dos au mur et au lieu d’admettre que oui, c’est beaucoup, il utilise le fameux « Avez-vous des preuves que c’est dangereux pour la santé ? » —dernier recours systématiquement utilisé par tous les industriels ; tabac, sucre…5
    La journaliste n’en démord pas ; « Pourquoi l’industrie n’affiche pas son taux de glucides ? A-t-elle quelque chose à cacher ? ». Selon le lobbyiste, non, puisque le consommateur peut appeler le fabriquant pour connaître la composition exacte d’un produit. L’échange se termine sur un blanc de 10 secondes de la part du lobbyiste, ne sachant pas quoi répondre à « C’est pas plus simple de l’indiquer sur le paquet ? ».

  • Le groupe Mars (pour rappel ; Royal Canin, Whiskas, Sheba…) développe son influence jusqu’aux éleveur·euses animaliers. Les éleveurs signent des partenariats avec ces grandes marques afin d’obtenir une réduction sur leurs achats en croquettes.
    C’est d’autant plus intéressant pour les industriels que c’est une publicité garantie pour leur marque auprès des acheteur·euses d’animaux de race. Celleux-ci reçoivent avec leur animal un paquet offert des croquettes concernées, accompagné d’un bon de réduction pour leur prochain achat —les poussant ainsi à conserver la même nourriture que l’éleveur·euse (idéalement « pour toute la vie de l’animal » comme la commerciale Royal Canin interviewée en rit).

  • En 2017, le BARF6 commence son essor. Des particuliers souhaitant offrir une alimentation plus saine et physiologiquement respectueuse à leur animal s’unissent et fondent l’association BARF-ASSO7 afin de réduire le coût d’achat de viande crue. Grâce à cette mobilisation, les repas leur reviennent à 0,65€ par portion. Rapport qualité-prix imbattable.

Le documentaire se conclue ; à l’issue de notre enquête, si vous souhaitez nourrir vos animaux avec des croquettes ou des pâtées, pensez à inspecter les emballages pour vérifier la nature des viandes utilisées et la quantité de céréales incorporées. N’hésitez pas à calculer le taux de glucides, ou à appeler votre fabriquant pour le connaître. Certains industriels proposent désormais des gammes sans céréales. Et si vous avez le temps pour ce chien, ce chat que vous chérissez… et bien ; cuisinez !

⏳ Huit ans plus tard, où en sommes-nous ?

Bien que les croquettes sans céréales se soient largement développées et que certaines marques affichent désormais des tableaux nutritionnels complets (c’est-à-dire où 100% de la composition est affichée), les croquettes pleines de glucides sont toujours compétitives sur le marché et sont même promues par certain·es acteur·ices du milieu de la santé et du bien-être félins.

Par ailleurs, ces dernières années ont aussi vu l’essor des réseaux sociaux offrir une nouvelle zone d’influence aux industriels. C’est un terrain privilégié pour s’adresser directement aux particuliers intéressés par l’épanouissement de leur animal (par le biais de publicités sur les comptes personnels d’influenceur·euses et de professionnel·les –comme des vétérinaires, des comportementalistes etc.), sans aucune régulation (quelle concurrence possible pour les plus petites marques ?) ni législation forçant à révéler les conflits d’intérêts en jeu.

De plus, même si le travail d’enquête sur l’influence des industriels auprès des éleveur·euses et des instances européennes est formidable, le documentaire ne traite pas de la question de leur entrisme dans les 4 écoles vétérinaires françaises8, ni dans les cliniques vétérinaires elles-mêmes9. Leur influence dans le milieu de la protection animale10 n’est pas non plus évoquée, alors qu’elle est tout aussi lucrative que lorsqu’il s’agit d’être partenaire d’éleveur·euses ; apparaître comme bienfaitrice étant très bénéfique pour une marque11.

➡️ L’omniprésence des industriels leur permet de dicter la composition de leurs produits. Cela ne devrait-il pas être dans le sens inverse ? Ne seraient-ce pas les besoins physiologiques de nos chats qui devraient dicter la qualité nutritionnelle des produits que les industriels fabriquent ?

Nous revenons très bientôt avec de nouveaux articles concernant la nutrition de nos petits félins, et en attendant, bon visionnage !


  1. Le documentaire parle des chats et des chiens dans leur ensemble. ↩︎

  2. Cependant, le docteur en biologie Jérémy Anso partage plusieurs publications scientifiques qui établissent une corrélation entre diabète, obésité et nourrissage par croquettes ; Dur à avaler, « J’ai vu le reportage de France 5 sur les croquettes : une véritable bombe ! » ↩︎

  3. Groupe Facebook « Alerte croquettes toxiques » ↩︎

  4. La FEDIAF est la European Pet Food Industry Federation. Ils représentent 18 pays et 95% de l’industrie en Europe, donc touchent 352 millions d’animaux domestiques. Données fournies par leur site internet. ↩︎

  5. Documentaire Arte décryptant l’industrie du sucre et les techniques lobbyistes ; « Sucre, le doux mensonge » ↩︎

  6. Biologically Appropriate Raw Food. En français « Nourriture crue biologiquement appropriée » ↩︎

  7. « Parce que les croquettivores n’existent pas » ↩︎

  8. Libération, « Croquettes pas nettes » ↩︎

  9. Les Échos, « Après les croquettes, Mars mise sur les cliniques vétérinaires en Europe » ↩︎

  10. En 2023, Affinity Petcare signe un partenariat avec la SPA ↩︎

  11. La même année, la marque annonce agrandir son site industriel français ↩︎